Du numérique au Québec, plan, programme ou principes?

Nous l’avions déclaré en 2012 avec les 13 étonné(e)s: le Québec était en retard. Qu’il était important d’agir rapidement. Sous un gouvernement péquiste, il nous semblait que le fait numérique n’était pas reconnu. J’écrivais à l’époque:

Ma vision des prochaines étapes passe par un manifeste et la formation d’un groupe qui est à la fois une mine de ressources et de créativité mais aussi un chien de garde et un veilleur. J’aime beaucoup la manière dont les différents groupes autour de l’ouverture des données à Québec, Montréal et ailleurs au Canada et dans le monde ont collaborés avec les administrations publiques pour faciliter la transition. Au lieu de juste se plaindre, on participe à régler le problème. C’est tout à fait l’éthique des logiciels libres et la culture internet. Il faut mettre en place une structure auto-portante et qui s’auto-organise pour qu’elle soit pérenne. Des manières de faire qui fonctionnent à 2-3 collaborateurs ou à 456 collaboratrices.

Ce n’est pas ce qui s’est passé. Mais de fil en aiguille, d’un gouvernement à un autre, question de timing ou d’opportunité, l’idée d’un plan nerd fait du chemin. Mais entre la citation et l’action, il y a tout un gouffre. Surtout pour des structures lourdes et traditionnelles comme les gouvernements. Lorsque que la semaine dernière le premier ministre Philippe Couillard, le ministre Jacques Daoust et le député André Fortin ont annoncé la création d’un groupe conseil et le lancement des consultations en économie numérique, on aurait pu conclure que “ça avance”. On a même annoncé des consultations publiques sur internet, début 26 octobre (je vous mets le liens quand je le trouve).

Marion Asselin a réagi rapidement avec un billet vendredi: Oubliez la stratégie numérique. Je ne suis pas toujours d’accord avec Mario, mais sa lecture de l’annonce en dit long sur sa perspective (on est loin de la coupe aux lèvres):

Moi qui pensais que nous étions dans une certaine urgence tant au niveau des conséquences sur l’emploi ou sur l’économie du fait de n’être absolument pas préparés à ce qui arrive… J’en tombe en bas de ma chaise!

Quand j’entends que le gouvernement veut «prendre son temps» treize mois après avoir promis un virage numérique, je comprends qu’il ne sait pas quoi faire et qu’il cherche comment procéder exactement. Ça donne ce que ça donne: des gestes isolés et des annonces à la pièce.

J’ai été invité à participer à ce groupe conseil (liste complète disponible) et j’ai accepté d’y participer malgré les problèmes connus de ce genre de processus (comme par exemple, l’absence d’économistes au sein du groupe, ou la combinaison de l’ampleur de la tâche et peu de temps pour y arriver afin d’avoir des recommandations pour le budget 2016, ça c’est d’ici la fin de l’année). J’ai une approche collaborative et constructive donc si on m’invite à participer, j’ai tendance à dire oui. Je considère que c’est plus facile à changer un système si on y participe et on le comprends, mentalité de hacker je suppose.

J’estime que l’équipe qui travaille le dossier au MEIE (Ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Exportation) a fait un bon travail de recensement de ce qui existe ailleurs. Nous avons révisé un document synthèse de d’une vingtaine de pages (qui sera public bientôt j’espère) pour évaluer si d’un point de vue économique le tour d’horizon était complet.

Table des matières, groupe de travail économie numérique du QuébecOn a eu 3 sessions de travail pour discuter de ce document, en fait en réviser le contenu. Mon plus grand problème avec ce processus, c’est qu’il est optimisé pour la mauvaise chose: discuter de ce qu’il y à dedans… Je suis certain que c’est une erreur d’y aller par secteur (économie, culture, éducation, santé) mais l’économie (via le ministre Daoust) a pris la pôle position notamment parce qu’ils étaient “un peu plus prêts que les autres” pour aller de l’avant (sauf la culture, qui a déjà annoncé un premier pan du programme et même la suite).

En fait, mon plus grand problème à discuter ce qui est dans le programme, c’est le processus pour discuter tout ce qui n’est pas dedans. Cette impression que “ça avance” mais avec quelque chose qui manque. Avec la conviction que l’approche sectorielle/traditionnelle ne va que renforcer les défauts de ce qu’on a déjà. Je crois que le groupe de travail actuel a quelques forces, mais beaucoup de faiblesses, parce que la représentativité est très classique et industrielle. Une de mes questions fondamentale: c’est quoi l’industrie des TIC si tous les secteurs d’activités sont touchés par les TIC? Si “le logiciel mange le monde” on n’a plus de représentation sectorielle spécifique…

J’ai l’impression que le processus en cours périlleux, on part de documentation/énoncés et on travaille ça petit morceau par petit morceau. C’est la meilleure manière de noyer le poisson. De passer à côté de l’essentiel.

On doit passer de l’étonnement, à l’indignation à la… résignation. Ça va être beaucoup, beaucoup de travail. Est-ce qu’on est prêt à y consacrer des centaines d’heures dans les prochaines années? Ça ne va pas se faire en bas de ça. On peut se demander comment on s’organise pour pouvoir y passer toutes les heures nécessaires sans que ça soit au détriment de ce qu’on doit faire d’autre dans la vie (au plan professionnel et personnel). Mais c’est une vocation pour moi, une mission. Je ne peux pas faire autrement.

Je vous déclare que je suis officiellement “post-plan”. On aurait dû avoir un plan, on ne l’a pas eu. Maintenant on va avoir un “programme”, ça ne va pas aller de soi. Je suis pas mal convaincu que le “P” sur lequel on doit travailler ce sont les “principes”. Sans ces principes directeurs, sans “direction” numérique, tout le reste du programme c’est de la poudre aux yeux ou du processus qui va nous prendre tout notre jus dans la conversation au lieu du progrès. Je veux éviter cette “trappe” parlementaire/politique. Je vais donc concentrer mes énergies à établir/énoncer les principes qui vont guider et accompagner tout le reste de la réflexion et de la mise en action.

En quelque sorte, autant que j’apprécie toutes les questions de Michel Cartier sur http://www.21siecle.com/ je crois que pour aller de l’avant, il faut prendre les questions et proposer des réponses. Les réponses ne seront pas parfaites, mais avec les bons principes, nous serons en mesure de les améliorer avec le temps. Ça sera donc ma quête cette semaine, arriver avec cette liste de principes, qui pourront servir à filtrer/trier/discuter des mesures à mettre en place. En anglais (et chez les geeks) on a ce principe de straw man proposal. Incomplet et possiblement faux, mais on commence avec ça pour amorcer la discussion pragmatique. 

Le défi majeur c’est que la culture numérique est itérative, et que les processus en place au gouvernement ne le sont pas. Il faut statuer d’avance pour que tout le reste de la machine puisse suivre, en modèle waterfall. Il n’y a presque plus personne qui suit ce modèle, mais c’est celui qui dicte le processus décisionnel des budgets, des décrets, des lois et des actions qui seront prises par le gouvernement du Québec en 2016. Je ne suis pas celui qui va hacker le processus, du moins pas cette année. C’est là mon dilemme.

Est-ce que je participe à un processus imparfait auquel je n’ai que peu d’impact? Ça me semble mieux que de ne pas y participer. Je crois aussi fermement que d’y participer ensemble, c’est à dire en public, par le biais de mes écrits et de mes conversations avec vous, ça ne va qu’améliorer le processus. Je prends la chance, c’est trop important.

Le “pourquoi” est tellement plus important que le “comment“. Faire du sens n’est pas facile (ou rapide). Avant de se faire remplacer par de l’intelligence artificielle, j’aimerais bien qu’on puisse démontrer notre intelligence humaine. Quoi que, le futur étant à court terme possiblement une combinaison des deux, j’aimerais au moins qu’on puisse mettre en place une logique aussi solide que celle des meilleurs programmes d’apprentissage machine. Que si une machine pensante venait à poser la question du “pourquoi“, on ne se retrouve pas avec une erreur 404 (pas trouvé de source) comme seule réponse…

Donc je vais travailler à établir cette liste de principes et la partager avec vous pour lire votre perspective. Pas si compliqué non plus, j’ai déjà plusieurs pistes: accès, réseaux, participation, collaboration, ouverture, soutien, renouveau, appropriation. Maîtres chez nous, version 21ème siècle. Après Hydro-Québec: Réseaux-Québec.

À suivre très bientôt.

 


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