Penser numérique. Principes premiers pour réfléchir la société en réseau.

J’ai bien apprécié vos commentaires et suggestions suite à la publication de mon dernier billet: gouvernance numérique pour une société en réseau. Je me rends bien compte que tout est dans les nuances. Votre apport m’aide à discerner mes angles morts.

Après avoir tenté de communiquer la perspective d’un acteur avec une culture internet (du réseau), ce que je tente d’accomplir ici est d’expliquer les fondements de ma réflexion. Pourquoi j’arrive à certaines conclusions qui ne sont peut-être pas si évidentes.

J’ai été invité à partager cette réflexion vendredi dernier auprès de l’équipe du nouveau ministère de l’économie, de la science et de l’innovation sous la ministre Dominique Anglade. J’ai cru bon prendre quelques notes pour me préparer, je vous partage ça ici.

Voici comment je résume le numérique. Je cadre ma réflexion en m’appuyant sur les trois vagues de Toffler.

  1. La vague agraire et des ressources naturelle: enjeux de production et d’accès
  2. La vague industrielle: enjeux additionnels de transformation et de distribution
  3. La vague de la connaissance: l’acquisition, le traitement et la diffusion de l’information comme moteur socio-économique

Il est important de comprendre que chaque vague s’ajoute à la précédente, elle ne la remplace pas complètement, c’est une multiplication, pas une soustraction. Le numérique est l’aboutissement systémique de la troisième vague: les ordinateurs, les données, internet, et tout ce qui s’ensuit, s’inscrit directement dans cette vague, l’amplifie et l’accélère.

Tandis qu’à l’ère des ressources naturelles, combinée à l’ère industrielle, la chaîne de valeur est principalement influencée par l’accès aux ressources ainsi qu’à leur transformation et distribution, à l’ère de la connaissance, les ressources numériques ont un coût marginal de reproduction ET de distribution. Ça change toute la  chaîne de valeur. Relire Bits and Atoms de Negroponte, publié en 1995 et Being Digital, publié il y a 20 ans, permet de considérer la vitesse à laquelle on intègre ces idées…

Les premières industries à souffrir le changement de la troisième vague ont étés celles ou la majorité de la valeur est créée par l’accès limité. Si l’accès, la reproduction et la distribution sont très faciles, ça change tout le modèle. On a ici des cas qui font aujourd’hui école: Google pour l’accès, Netflix pour la distribution. Je simplifie grandement, mais vous me suivez, n’est-ce pas?

La source principale de valeur à l’ère de la connaissance ce sont les cerveaux, les idées (et la capacité de les réaliser). Donc, c’est là qu’il faut investir le plus. C’est aussi là ou on a le plus grand déficit. C’est pour ça que la formule du plan nerd fonctionne si bien. Par opposition au plan nord qui ne se concentre que sur le paradigme des deux premières vagues, pas de la troisième.

À la question “où doit on investir” pour soutenir l’économie du 21ième siècle, je ne vois qu’une réponse évidente: en éducation! Les écoles, les universités, la  recherche et la formation continue sont les piliers du développement des cerveaux. On peut certainement imaginer de quelle manière l’éducation numérique ajoute à l’éducation classique, mais il n’en reste pas moins que sur le fond, c’est une priorité d’une évidence immense.

Ensuite, l’immigration. Ça mérite probablement un billet en soi, mais on va manquer de compétences dans plusieurs domaines, on ne pourra pas rattraper complètement notre retard, alors il faut complémenter. Et on est bon là dedans l’immigration, surtout si on se compare à la plupart des pays et régions de l’OCDE. Me semble, corrigez-moi si je me trompe.

Si les humains (et leurs cerveaux) sont la ressource première de l’économie (et la société) en réseau, si le savoir s’amplifie et s’accélère par le numérique, l’autre grande priorité c’est de prendre soin des humains. Bien prendre soin des tout-petits, des vieux, des malades, des poqués, des atypiques, de ceux en transition, de ceux qui  se cherchent, de ceux qui subissent les ressacs de la mondialisation et du changement de vague… Pas mal de tout le monde quoi. Ce sont les innovateurs et les entrepreneurs d’aujourd’hui.

Ensuite, de l’écosystème des startups, se permettre de se faire contaminer positivement avec cette culture d’expérimentation, d’itérations, de planification avec en tête un ajustement constant, agile plutôt que waterfall. Soutenir les PMEs parce qu’elles sont les éléments reconfigurables de l’assemblage nécessaire à l’ère de la société en réseau. Bombardier c’est un mainframe. Ça nous en prends quelques-uns, mais l’émergence et le renouveau ne viendra pas de là.

Considérer passer d’un système de plus à une économie du mieux. Parce que sans cesse plus, à terme, surtout sur des ressources limités, ça commence sérieusement à faire moins. Profiter du fait qu’en numérique, ré-utiliser c’est assez facile et peu coûteux. Logiciels libres, standards et données ouvertes. Ou mieux: publiques. Des investissements publics devraient générer des logiciels publics et des données publiques. C’est pas mal niaiseux que tout le monde profite des logiciels libres sauf les gouvernements. J’en ai déjà parlé longuement ailleurs. C’est aussi pas mal contre-intuitif de ne pas réutiliser (ou au moins partager) au ministère de la culture, de la santé et de l’éducation ce qu’on apprends et l’on développe au ministère de l’économie…

Finalement, dans mes notes éparses, j’ai cette notion de consultation publique. Parce que l’enjeu du passage à la société en réseau, parce que le numérique c’est tout, software is eating the world comme disait l’autre. On ne peut pas décider derrière portes closes, avec quelques acteurs invités, même si j’en suis, de ces enjeux d’une importance nationale. On parle bien ici d’assises nationales du numérique. Une consultation publique bi-directionnelle, pas pour écouter et faire taire, pour collaborer et profiter des forces vives du Québec en entier.

Parce qu’on doit se poser des questions difficiles. Ensemble. Par exemple: qu’est-ce que c’est l’industrie des TI(C) quand l’informatique est partout? Pourquoi on a un ministère des mines, un ministère des transports mais pas un ministère du réseau en 2016? L’accès au réseau c’est essentiel au 21ième siècle. Et de la même manière que la ligne électrique, téléphonique ou la route ne se serait pas rendue partout ou elle devait jadis sans une forte directive gouvernementale, ainsi en est-il du réseau “pas rentable” aujourd’hui, partout presque au Québec (même dans les grands centres urbains).

Je me dois de conclure ici pour l’instant, il se fait tard et j’écris sur du temps emprunté à ma nuit. Mais je vous reviens là dessus, parce que ça fait 20 ans que j’y pense et qu’on va passer les 20 prochaines années là dessus…

 


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