Développement logiciel, apprentissage et… passion!

Voici une entrevue que j’ai réalisé par messagerie instantanée avec un des co-fondateurs et chef de la technologie de Gymglish,  Antoine Brenner. Ils développent un logiciel d’apprentissage en ligne pour les langues secondes.

J’ai été contacté par la personne qui s’occupe des relations publiques de Gymglish au Canada, elle avait eu l’excellent idée de contacter des blogueurs… j’ai acquiescé à sa demande de tester le produit mais surtout, j’avais envie de présenter un peu “les gens derrière la technologie” et j’ai obtenu de sa part une entrevue avec Antoine Brenner. Après quelques recherches sur l’individu et la compagnie, nous nous sommes échangés quelques mots il y a de cela quelques semaine.

Voici la transcription légèrement éditée (pour plus de clarté) de notre conversation…


Antoine Brenner : Bonjour
A Frog in the Valley (Sylvain Carle): Bonjour
Antoine Brenner : Je suis à votre disposition: avez-vous des questions particulières ?
A Frog in the Valley : Oui certainement, j’ai pris le temps de lire un peu le matériel promotionnel de Gymglish et j’aimerais peut-être commencer par votre version personnelle (en bref) de la création de l’entreprise… c’est parti d’une idée, d’un logiciel déjà en développement, d’une passion?
Antoine Brenner : Tout a commencé pour moi au printemps 2003. J’avais décidé d’apprendre l’espagnol (je parle couramment Anglais et Allemand mais je ne parlais pas un mot d’espagnol). Je suis parti au Guatemala prendre des cours, j’avais un programme assez intensif: 30 heures de cours particuliers par semaine. Je suis resté deux mois et demi à Antigua a prendre ces cours. J’apprenais beaucoup, mais j’oubliais aussi beaucoup, en particulier les conjugaisons.
AB : Donc a Antigua, je travaillais beaucoup mes conjugaisons. Et comme il y avait un cybercafé près de mon école d’espagnol, j’ai développé un petit logiciel pour me faire travailler mes conjugaisons. Ce logiciel m’envoyait par courriel des exercices de conjugaisons à tous les temps, toutes les personnes et de tous les groupes…
Afitv : “scratch your own itch” comme disent les anglais
AB : C’était très ludique… C’était aussi la validation de l’interface par courriel pour un support de cours. Par ailleurs, je pensais aussi beaucoup à la pédagogie employée lors de mes cours (c’était des cours particuliers, donc ce qu’il y a de mieux).
AB : J’était moniteur de plongée “à la mode Française” formé à l’école de la FFESSM. Les moniteurs FFESSM sont bénévoles et leur temps n’a pas spécialement de valeur: ils sont formés pour bien enseigner la plongée, mais la méthode prend beaucoup de temps, en particulier tous les cours sont donnés par le moniteur aux élèves.
L’immense majorité des plongeurs présents avaient des diplômes PADI (http://www.padi.com), et demandaient des instructeurs PADI. J’ai toujours aimé apprendre, et je me suis donc intéressé au système PADI. J’ai découvert l’industrialisation de la pédagogie de l’enseignement de la plongée, c’était fascinant. Le fond changeait peu: les plongeurs ont a peu près toujours les mêmes choses à savoir. (…) PADI a donc cherché à minimiser le temps passé en cours avec les élèves. Or ce que l’on veut d’un plongeur, ce n’est pas qu’il aie passé du temps avec son instructeur, mais qu’il maîtrise certains aspects théoriques et pratiques.
Afitv : je vois, c’est très américain comme manière de voir les choses
AB : En effet, l’approche “business” de la plongée est très américaine. PADI a donc listé les objectifs qui doivent être atteints de façon très précise. Et peu importe comment les étudiants arrivent à les maîtriser. PADI donne donc aux élèves des DVDs à voir, des CDROMs, des manuels… et l’instructeur intervient en deux temps. Dans un premier temps, l’instructeur teste les élèves sur les objectifs. Dans un second temps, il ne donne des cours que sur les thèmes qui ne sont pas maîtrisés. Avec ce système, les cours sont grandement diminués car ils ne portent que sur ce qu’il est nécessaire de travailler. C’est mieux pour l’instructeur (qui y passe moins de temps) et pour l’élève (qui ne travaille pas inutilement des thèmes maîtrisés).
Afitv : Optimal pour tout le monde!
AB : Et lorsque j’étais au Guatemala, je me suis dit qu’un système basé sur des objectifs et par email pourrait être excellent pour enseigner les langes, et en particulier l’anglais. En effet, tout le monde (en tout cas en France) ou presque a déjà fait un peu d’anglais dans sa vie. Plaquer une formation linéaire suite à une évaluation (fut-elle sur 10 niveaux) n’est pas optimal: les gens vont passer du temps à voir des thèmes déjà connus et risquent même de perdre pied sur des thèmes dont ils n’ont pas les bases. C’est pourquoi (pour quelqu’un qui connaît déjà un peu la langue) notre système est excellent, et c’est aussi pourquoi il n’est pas adapté aux débutants.
Afitv : Est-ce que dans GymGlish il y a justement des instructeurs “humains”, ou est-ce complètement automatisé, c’est un apprentissage 100% autonome?
AB : La version “Grand Public” est complètement automatisée, ce qui nous permet de la proposer à moindre coût, mais nous avons deux autres offres qui offrent des prestations améliorées: La version PRO, où les apprenants peuvent communiquer avec nos professeurs en interne sur les points traités dans la leçon du jour (par email). La version Gymglish And Teacher Program (en cours de finalisation marketing) qui est du blended learning. Un professeur partenaire fait des cours avec l’apprenant, et en parallèle, l’apprenant fait son Gymglish. Avant les cours présentiels, nous remontons au professeur les souhaits et erreurs de son/ses élèves. (Ceci fonctionne aussi en cours de groupes).
Afitv : Je ne connaissais pas cette expression “blended learning” mais c’est un concept intéressant. Comment est venue l’idée d’envoyer tout ça par courriel plutôt que de faire un logiciel “desktop”, une application windows par exemple?
AB : Dans le cybercafé ou j’étais, les machines étaient régulièrement réinstallées, et mettre en place le petit logiciel de révision de conjugaison par email me permettait de ne pas avoir de problèmes pour travailler mon espagnol. Ensuite je me suis rendu compte des vertus d’un tel format (plutôt qu’une application desktop): on est régulièrement rappelé qu’il faut travailler un peu, ça marche directement sans avoir à rien installer, et c’est simple.
Afitv : oui, je suppose que votre client type est du genre “très occupé”…
AB : Je crois que la simplicité est clef. Beaucoup de logiciels se perdent dans des options et des configurations presque infinies alors que rien n’empêche d’être simple. Nous avons effectivement beaucoup de clients en entreprises pour lesquels une solution simple et rapide est une vraie valeur ajoutée.
Afitv : Est-ce que ce fût difficile de démarrer une “startup” en 2004 dans le domaine des technologies, ce n’était pas l’enthousiasme général dans ce domaine à cette époque…
AB : Avec Benjamin Levy, mon associé, nous avons dès le début décidé de ne pas chercher de capital extérieur. Nous avons investi 75 000 Euros dans la société, ce qui selon nos calculs (nous ne nous étions pas trompé) aurait dû permettre de réaliser suffisamment de produit pour pouvoir commencer à le vendre et à financer la société. Nous ne nous sommes donc pas préoccupé de ‘l’enthousiasme général’, mais des attentes des clients et de la qualité du produit.
Afitv : et les clients justement, ce fût difficile d’aller chercher les premiers?
AB : Les premiers clients n’étaient pas de vrais clients comme nous en avons maintenant. Nous étions en version de Beta Test, et le logiciel était loin d’être aussi fini qu’aujourd’hui. Nous avons réussi à convaincre 3 entreprises clientes de tester GymGlish sur 10 personnes sur 3 mois. Ils ne prenaient pas un grand risque du tout (et d’ailleurs notre CA 2004 est de moins de 3 000 euros). Ceci dit, les trois beta testeurs ont apprécié le programme, que nous avons modifié suite à leurs retours. Et ils sont toujours clients aujourd’hui, avec bien plus que 10 apprenants chacun.
Afitv : c’est un peu à “la mode internet” et opensource de lancer en beta pour avoir du feedback de vrais utilisateurs…
AB : Mais ce travail commercial n’est vraiment pas négligeable. Et si je suis derrière le moteur de Gymglish, c’est mon associé qui c’est occupé de la commercialisation. C’est vrai, c’est la “mode internet” et opensource. Mais au delà de la mode, c’est vital d’avoir du feedback de vrais utilisateurs. On peut passer des années à développer un logiciel parfait dans une tour d’ivoire, mais il y a peu de chances que le logiciel corresponde vraiment aux besoins des utilisateurs si ils ne sont pas impliqués. Cette boucle de retour (feedback) est vitale pour nous, et même actuellement alors que nous ne sommes plus en Beta. Nous accordons énormément d’importance aux retours de nous utilisateurs.
Afitv : Est-ce qu’on peut parler de technique un peu?
AB : Bien sûr !
Afitv : Comment est développé Gymglish? équipe, langage de programmation, processus…
AB : Nous sommes actuellement une équipe de 4 ingénieurs, mais le quatrième vient de nous rejoindre. Nous travaillons en langage python (nous l’adorons, ce langage, il est absolument excellent) sous Linux.
Afitv : oui j’ai vu ça en cherchant “antoine brenner” avec Google ils y avait plusieurs liens en relation avec Python et Linux. ça fait partie de mes techniques journalistique modernes.
AB : :-)
AB : Nos ingénieurs sont passionnés, et nous avons une très bonne productivité (en particulier grâce à Python). Notre méthode de programmation est adaptée de l’Extreme Programming
Afitv : Est-ce que c’est difficile de trouver des bons développeurs Python en France? Au Canada c’est encore assez rare…
AB : Oui et non. En général les développeurs python sont bons. Ils sont souvent passionnés et ont appris le langage par eux-même car il est rarement enseigné en écoles. Il n’est donc pas vraiment plus difficile de trouver un bon développeur python que de trouver un développeur python tout cours. Ceci dit, ils ne sont pas très nombreux sur le marché, ce qui aurait pu être un problème si nous avions eu besoin de quelques dizaines de développeurs. Mais dans notre cas, je suis très satisfait du choix du langage.
Afitv : Mais ils sont passionnés, alors ça vaut 10 développeurs qui s’ennuient…
AB : Exactement. La passion chez nous c’est vital. Et c’est un cercle vertueux, car si nous n’étions pas passionnés, nous ne pourrions pas recruter de passionnés… Mais comme nous le sommes, nous y arrivons !
Afitv : Au niveau du moteur et du développement logiciels, quels sont les défis pour Gymglish maintenant, après quelques années?
AB : Nous travaillons actuellement à l’internationalisation. Nous allons sortir une version hispanophone (l’Anglais pour les Hispanophones) et germanophone (l’Anglais pour les Germanophones) dans les mois à venir, et nous envisageons déjà d’aller en Asie…
Par ailleurs, nous avons prévu de beaucoup travailler sur le backoffice. Les interfaces internes que nous avons mises en place au début de Gymglish ne sont plus bonnes et nous devons les repenser. Ce n’est pas grave, c’est même un peu la philosophie de l’Extreme Programming, traiter les problèmes quand ils arrivent afin de développer le plus rapidement possible quelque chose permettant un feedback de l’utilisateur.
Afitv : je vois que historiquement l’utilisation de technologies et de logiciels libres (linux, python), quel est votre perspective, votre rapport avec cet univers, ce mode de développement?
AB : Nous sommes très contents de Python, mais un peu moins de la documentation du serveur d’application que nous avons choisi: Zope. Zope est très bien, mais la documentation n’est pas du tout au niveau… (c’était mon petit coup de gueule…)
J’adore les logiciels libres: je suis un développeur, et j’aime comprendre pourquoi et comment ça marche. Si les développeurs ne savent pas, qui va savoir ??? Il m’arrive d’avoir des problèmes techniques: sous Linux avec les sources j’arrive au moins a comprendre ou peut être le problème (même si je ne sais pas toujours le résoudre). Mais sous windows, c’est trop magique pour moi… C’est peut-être mon côté passionné, mais c’est vraiment plus amusant en logiciels libres qu’en logiciels propriétaires… Et dans la vie, moi j’aime bien m’amuser ! Et pareil pour le reste de mon équipe !
Afitv : Quelles sont actuellement les technologies utilisées par votre équipe, IDE, serveurs, base de données, autres, si ce n’est pas un secret commercial…
AB : IDEs: c’est comme on l’entend: Eric, vim, gvim et emacs. Serveurs: tout sous linux, RHEL 4 et Centos 4. BDD: en production actuellement mysql car la réplication était très simple à mettre en place, mais notre logiciel est validé aussi sous postgresql. Autres: python, Zope et Plone et de nombreuses librairies python disponibles pour les images, les pdf, …
Afitv : merci beaucoup c’était très instructif, je vais faire un premier jet de rédaction de l’entrevue et te l’envoyer par email avant de le publier sur mon blogue… d’ici quelques jours.
AB : Et surtout le plus important: la passion !
Afitv : je pense que ça va faire partie du titre de l’article certainement…

One Trackback

  1. [...] Il semble que la palme de la première initiative de RP avec les blogues revienne à Michelle Sullivan qui avait fait une campagne pour l’entreprise française A9 et pour le produit Gymglish. Cette initiative est documentée sur le blogue de Sylvain Carl qui était l’un des blogueurs visés par l’initiative. [...]

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